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Huit jours à
la PP (19-26 août 1944)
Journal de bord des
assistantes sociales de la Préfecture de police pendant l'insurrection.
Les illustrations proviennent de ma collection d'ouvrages sur la
Libération de Paris dont vous trouverez les références dans la page
"Bibliographie".
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Samedi 19 août
10h00 : Arrivée à la Cité. Nous
nous croyons mal éveillées. Le drapeau tricolore flotte, splendide
et magnifique, au dessus de la Préfecture. Sur le parvis, spectacle
fort émouvant : nos trois couleurs sont hissées lentement sur
l'Hôtel-Dieu et Notre-Dame. Impossible d'écrire là-dessus. La foule
unie et vibrante hurle la Marseillaise. Vive la France !
10h30 : Nous sommes toujours
dans la rue, n'arrivant pas à rentrer dans notre PP prise par la
Résistance. Il nous manque un brassard tricolore FFI ou CRP. Pour
fêter la levée du drapeau et passer le temps, les quelques
représentants du Service social PP, qui se trouvent là, vont prendre
l'apéritif dans un café du boulevard du Palais. C'est la détente
après l'émouvante manifestation patriotique de tout à l'heure.
11h00 : Un
drame dans une cabine téléphonique (toujours dans le café en
question). Morel entre en lutte avec un type qui voulait "piquer" le
téléphone. Jadas pendue au bout du fil, la respiration coupée,
essaie de joindre Mlle Carlier-Besnar qui, de l'autre côté du-dit
bout, s'affole maternellement. Ca pourrait presque chanter sur l'air
de 'Tout va très bien ..." |
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Ecoutez un peu :
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Allo, Jadas, que se passe-t-il
?
Que se passe-t-il au bout du
fil ?
Mais ... rien ... Madame ...
Tout va très bien
Sauf que Morel est dans
l'pétrin
Avec un "mec" et une matraque
Et vous pensez ... combien ...
j'ai l'trac
Ils sont sur le point de
s'foutre des claques
Faut-il prendre ses cliques et
ses claques ?
Mais à part ça tout va très
bien Madame
Tout va très bien, tout va très
bien. |
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Pour finir Mlle
Carlier-Besnar nous donne rendez-vous à 15h00 devant Notre-Dame.
Mais nous faisons une dernière tentative désespérée pour entrer à la PP. Victoire ! Elle réussit. Dans la cour, spectacle un peu
ahurissant : un chef de bureau plutôt ... connu, déculotté, est hué
par une foule de gardiens et FFI. Certains lui crachent à la figure.
Nous voyons une foule de jeunes gars venus nous ne savons pas
comment; peu de gardiens connus. Arrivée d'un type torse nu,
tatouages au bras gauche; il deviendra la mascotte du Service Social
(et le béguin de M...)
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12h30 : Déjeuner d'inauguration
"entre nous" dans l'ex-salle du "Goûter des mères", à la crèche.
Repas spécial à base de farines, lait condensé, flocons d'orge,
bouillies et re-bouillies sucrées et sans grumeaux !
13h00 : A l'intérieur de la
"forteresse" on s'organise hâtivement : sous terre (postes de
secours-abris), sur les toits (les tireurs) et entre les deux
(quatre bons étages sans ascenseur) vivent une foule d'hommes (4000
environ) plus ou moins débraillés et une poignée de femmes.
La PP a des allures de Conciergerie
sous la Terreur. Certains gars ont vraiment des drôles de têtes et
portent des armes impressionnantes.
Un peu de pagaille et flottement, puis
chacun s'y met vraiment et nos tâches se précisent peu à peu : prise
d'assaut du poste de secours par l'avant-garde Katt, Arnal etc.
Repliement des autres qui s'envolent vers des besognes plus aérées
au "café auberge du Père Lucas" (ex-crèche de la PP) qui verra
défiler, jour et nuit, bon nombre de nourrissons un peu spéciaux.
Ils laissent des mégots et piquent.
14h00 : Coups
de feu ! Les premiers blessés arrivent au poste de secours organisé
dans les abris très bien conditionnés. Peu de matériel de pansement.
Nous pensons avec effroi que nous n'avons pas de blouses de
rechange. Au bout de peu de temps elles sont déjà tachées de sang.
Les brancards de l'Hôtel-Dieu viennent chercher les blessés à opérer
d'urgence. Transfert périlleux car les balles pleuvent. Arrivée des
premiers blessés allemands. |

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16h00 : Distribution de
boissons chaudes aux hommes qui n'ont rien mangé depuis la veille.
Coups de feu ! Le combat augmente d'intensité. Les Allemands
envoient leurs grosses pièces. Une de nos salles s'éboule : carreaux
brisés, portes arrachées. Les hommes ont peu de fusils, pas beaucoup
de munitions. On leur dit "Tenez jusqu'à 21h00, ce soir. Les
Américains viennent cette nuit" (Air connu !)
17h30 : Bouttier, Jadas et
Morel partent en mission au 4ème étage de la citadelle. Elles
gravissent les marches de pierre pour la énième fois depuis le début
du siège. Quatre ou cinq gars en position de tir leur crient :
"Allez-y ! Pas de casse mais faites vite !" Elles passent bravement.
Or juste à ce moment détonations, pétarade. D'un commun accord le
trio dévale les marches. Morel se retrouve à quatre pattes, Bouttier
s'enfonce dans une colonne de marbre, Jadas tire Morel qui rentre
dans son sein sans possibilité d'en sortir. Une balle éclate à
quelques millimètres de l'orteil de Morel ... beuglements de cette
dernière ! Et dans un souffle : "Tu es blessée ? ... Non je ne crois
pas !". Pétarade incessante. On croit que les Allemands cernent la
PP. On tire de tous les côtés à la fois. Quel vacarme ! |
21h30 : A la nuit tombante,
sous la canonnade, on s'organise pour les distributions de bouillie
et de café à nos hommes. Les clients affluent sans cesse. Pas de
pourboires, ni d'orchestre. Mais la gaieté et le sourire sont de
rigueur quand même. Une bonne équipe de plongeuses en met un coup
pour la bouillie, le jus et la vaisselle. Le Père Lucas est toujours
à la barre. Ah ! Mais ! On fait ce qu'on peut avec les moyens du
bord. Le jus se renouvelle sans cesse avec un marc unique. Il semble
meilleur à chaque "re-suçée". Pourvu que ça dure ! Les réserves de
farine de la crèche et du Service Social en prennent un rude coup.
Quelle saignée, mes amis ! Enfin ! A la grâce de Dieu pour cela,
comme pour le reste. Certaines assistantes passent la nuit au poste
de secours. Les blessés arrivent car la mitraillade continue. Des
hommes partent en mission, chercher des munitions au dehors,
d'autres, blessés, sont amenés.
A l'extérieur le
ciel est très éclairé, presque rouge. Le bruit court (il a couru
aussi dans tout Paris paraît-il) qu'une partie de la PP brûle. Après
vérification, il s'agit de camions allemands et d'un café hôtel au
coin de la rue Saint-Jacques et du Quai Saint-Michel. Nuit d'orage.
Pétarades, roulement de tonnerre, bourdonnement des moteurs d'avion
puis soudain une paix merveilleuse où chacun essaie de prendre alors
un peu de repos. |
 des véhicules allemands brûlent devant
l'hôtel du Petit-Pont |
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Dimanche 20 août
8h00 : Après l'accalmie de la
nuit et la trêve demandée par les Allemands hier soir, la canonnade
reprend de plus en plus belle ce matin. Les Anglo-Américains ne sont
pas encore là. Et le combat continue. Nos "flics" rappliquent en
civil.
Coups de feu pendant le petit
déjeuner. On nous signale que les Allemands occupent la maison que
nous voyons des fenêtres. Ils tirent sur nous ! En une seconde nous
voilà sous la table. Il faut évacuer les lieux. Des tireurs vont
envahir la crèche pour riposter.
9h00 : Ces premiers combats
nous procurent un butin intéressant. La résistance fait des
prisonniers que l'on enferme dans un abri. La menace d'incendie
restant perpétuellement suspendue au-dessus de nos têtes
(bombardements, grenades), les Allemands périront comme des rats
pris dans une souricière. Horreur et absurdité de la guerre. Nous
avons des officiers parmi nos prisonniers de la Wehrmacht : un
colonel, un commandant, un capitaine. Une ambulance allemande est
capturée, le poste de secours augmente son matériel grâce à cette
prise. Dans la voiture les gars dénichent aussi des armes,
naturellement !
10h00 : La matinée passe
lentement. Comme il y a eu, cette nuit, des cafés en masse à
distribuer, l'équipe qui était de service s'est disloquée et dort un
peu partout sur les brancards et matelas cirés. Au poste de secours
beaucoup de travail dans une atmosphère surchauffée. Toujours le
crépitement des fusils et mitrailleuses Place Saint-Michel, le long
des quais. Les Allemands passent, bientôt pris dans la rafale de
projectiles qui pleuvent sur eux d'un peu partout. |

les bouteilles d'essence feront des
ravages
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11h00 : Nous rencontrons des
gars soucieux : "Il faut encore des prises pour améliorer notre
stock de munitions, sinon ..."
12h30 : La question matérielle
s'améliore nettement : des cuisines roulantes de l'armée sont
installées dans la cave, sous la passerelle; les camions vont
réquisitionner des marchandises, pain, viande, légumes.
Déjeuner : tout le monde se sent
flapi. Au dehors ça tape toujours, bien entendu.
14h00 : Le
clairon résonne : "Les Allemands reconnaissent avoir été vaincus par
le peuple et la police de Paris et demandent une trêve". On danse de
joie autour et dans la PP. Les hourrahs crépitent et la Marseillaise
éclate un peu partout. Moment d'accalmie où tout le monde vient
prendre l'air derrière les sacs de sable garnissant la porte Notre
Dame. Arrivée de Legendre sur son vieux clou. |
 le brigadier Martillat sonne la trêve
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14h30 : Trêve ? Mais çà et là
des brancards partent de l'Hôtel-Dieu et y reviennent avec leur
sanglant fardeau. Pas de trêve pour la souffrance et la mort, hélas
! Détente après ces dures heures. Les prisonniers arrivent par
petits paquets et derrière eux, aussi, les camions WH-WL encore tout
camouflés de branchages. Ces véhicules sont vite transformés en
voitures FFI. Quelle ruée sur ces malheureux camions, chacun veut
piller et avoir son trophée. Au milieu de la cour on remplit
d'essence des bouteilles. Des FFI photographient quelques
prisonniers. Ceux-ci veulent lever les mains en l'air pour poser
devant l'objectif : refus des FFI.
15h00 :
Arrivage de prisonniers; ils ont l'air lamentable et nous font un
peu pitié malgré tout. Une armée défaite n'est pas belle à voir.
Nous raccrochons à ces images actuelles certains tableaux de juin 40
encore tout frais dans nos mémoires. Dans un camion les FFI viennent
de découvrir un drapeau de guerre de la Wehrmacht. Cette prise amène
des hourras nourris. Instinctivement nos yeux se portent sur les
Allemands prisonniers qui, derrière leurs fenêtres grillagées,
contemplent la scène. Nous devinons leur souffrance en pensant à
Juin 40 où nous avons connu la même, hélas ! aux quatre coins de la
France. Heureusement les FFI se conduisent correctement et le
drapeau à croix gammée est remis dans le camion. |
16h00 : Repos au poste de
secours. Il n'y a pas grand-chose à faire puisque l'on ne tire plus.
Conversation sur l'électrochoc avec un toubib.
Nouvel arrivage de blessés légers.
Katt et Arnal s'affairent et refusent toute aide. Elles sont
vraiment dans leur élément. Nous quittons le poste de secours pour
prendre l'air et voir ce qui se passe là-haut. A l'entrée de l'abri,
Andraud, chapeau et gants blancs, assise sur une chaise attend. A
toute heure de la journée on a pu la voir ainsi. Elle a l'air
catastrophé. Nous essayons de lui remonter le moral. Elle ne daigne
pas nous répondre. Nous la laissons. Hier elle a fait preuve de
beaucoup de cran en arrivant dans le service la première. Elle a
passé gaillardement la porte Notre-Dame sur ses deux jambes mais
devint rapidement cul de jatte dès la première détonation. "Je
préfère le bruit des bouchons de champagne" nous a-t-elle dit
gravement. Et nous donc !!!
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Ce FFI semble porter un tatouage sur
le bras gauche ... S'agit-il de la mascotte du Service Social dont
il a été question plus haut ... "Mauser", le flirt de l'assistante
sociale Millet ? |
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16h30 : La mitraillade reprend
de plus belle. La trêve semble finie. Les hommes un instant
désoeuvrés ont repris leur poste aux fenêtres garnies de sac de
sable ou de banquettes de bois. Millet brandit son trophée, un
magnifique sabre, et nous emmène au dépôt d'armes et munitions "hors
d'état" pour que nous glanions aussi quelques souvenirs. Plus rien
de convenable à piquer, décidément. Nous nageons dans un ramassis de
revolvers antiques et rouillés, de culasses, cartouches, balles et
fourreaux d'épée. Dans la pièce voisine une conduite d'eau vient de
crever, une mare naît lentement.
17h00 : Nous remontons au P.C,
tandis que des fenêtres de la PP les gars tirent toujours. On ne
s'entend plus. Il paraît que le couvre-feu est à 21h00 ce soir
encore. A toute heure du jour, Mauser (*), notre mascotte, cherche
sa fiancée Millet ... et Millet cherche son flirt Mauser. Quel
couple, mes amis !
(*) Sur le manuscrit que je possède,
quelqu'un a rajouté : Mauser ... du nom de son fusil. |
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18h30 : Dans notre
"dortoir-réfectoire" improvisé, on vient déposer des cageots de
tomates; nous commençons à songer au dîner de ce soir et préparons
un repas froid à base de radis, tomates, pâté et biscuits.
20h00 : Nous sommes toutes
éparpillées aux quatre coins de la PP. Mlle Carlier-Besnar voudrait
que nous dînions vite pour avoir le temps de regagner nos domiciles
respectifs. Cela ne nous tente guère. On a eu tant de mal à entrer
samedi et quelques unes viennent à peine de nous rejoindre après
bien des difficultés. Laurent voudrait bien récupérer Andraud avant
le couvre-feu. C'est compliqué !
20h15 : Repas précipité. Dans
un beau désordre. Plusieurs n'ont pas le temps matériel de rentrer
chez elles. Lucas nous offre l'hospitalité, chez elle, rue Monge.
Comment arrivera-t-elle à coucher cinq personnes ? "That is the
question".
20h45 : Nous
sortons sur le Parvis. Les balles sifflent pas très loin de nous. On
nous crie : "Ne restez pas là ! Entrez ou sortez !". Nous nous
dirigeons vers le premier pont. Coup de sifflet signalant que des
Allemands sont en vue. L'attaque continue. Un FFI nous dit : "Longez
le Parvis et prenez l'autre pont, celui-ci est trop dangereux". Nous courons ventre à terre en nous faisant toutes petites. En longeant
la pelouse où se dresse toujours Charlemagne, Andraud dit à Laurent d'un
air furibard en désignant la statue : "V'là un qui s'en fout, d'tout ça
!". Quelle situation mes enfants ! |
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20h50 : Traversée du pont sans
dommages mais courbées en deux. Les coups de sifflet et la pétarade
ne cessent pas. Place Maubert ça va mieux; on ralentit l'allure. Les
badauds se promènent. Sensation curieuse de pénétrer dans un monde
nouveau en les voyant flâner dans les rues, lire les affiches de la
Résistance : "Pavoisez aux couleurs alliées !". Devant le socle de
la statue d'Etienne Dolet une voiture allemande achève de se
consumer. Quelqu'un dit : "Les boches ont grillé dedans. On les a
empêchés de sortir malgré leurs Kamarad ..." Eternelle cruauté de la
guerre.
21h00 : Arrivée chez Lucas qui
nous fait les honneurs de sa chambre spacieuse et sympathique au
6ème étage. Nous nous installons dans une pièce voisine vide qui a
trois belles fenêtres; nous transformons vite ce local en chambrée
grâce à trois sommiers et couvertures. A la guerre comme à la guerre
!
Avant de dormir un coup de "Château la
Pompe". Laurent voudrait s'installer sur le balcon, face aux
étoiles. Dans le ciel sombre, des lueurs, des fusées, apparaissent
de temps à autre. Nous entendons le bourdonnement des moteurs
d'avions. Passerons-nous cette nuit tranquillement ? C'est à voir !
Nous remarquons que l'Ecole Polytechnique n'a pas encore pavoisé.
Quelle honte ! Pourvu qu'on puisse rentrer à la PP demain matin.
Nous décidons de partir au petit jour. Andraud et Morel s'étalent
sur leur vaste sommier individuel. Gasnier et Laurent ont du mal à
faire leur trou. Lucas dort chez elle et Luiggi occupe son cabinet
de toilette. |
22h00 : Ca y est !
L'électricité. Nous voyons apparaître des taches lumineuses un peu
partout et très vite : "Ici Londres ... le général de Gaulle est
arrivé à Cherbourg ...". Le reste se perd dans le brouillage.
Morel dort sur son
sommier. Andraud roupille envers et contre tout. Gasnier évite de
justesse le mal de mer à cause de sa voisine, Laurent, et promet de
se laver en grand demain. Luiggi, légère et court vêtue, cherche
éperdument ses lunettes en prévision du lendemain. Au dehors il
pleut à verse. Défilé vers un petit coin tranquille qu'il faut
découvrir à tâtons. Laurent perd la direction, entre dans une pièce
vide et se retrouve sur le balcon (circulaire heureusement).
Ahurissement de Gasnier en la voyant revenir par la fenêtre. En
pleine nuit tout le monde est réveillé. Nouvelle recherche de
lunettes ... dégustation de tomates (ne pas chercher à comprendre !)
... nouveau défilé aux W.C qui ont une particularité charmante : la
chasse d'eau ne se déclenche qu'une bonne minute après son
actionnement. Conclusion pratique : vous recevez l'eau, déclenchée
par celle qui vous a précédée, avant d'avoir actionné la tirette.
Cela vous réveille à merveille une fois le moment de surprise et
d'étonnement passé.
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5h00 : Après un peu de chahut
et un fou rire, nous nous recouchons pour nous réveiller peu de
temps après et constater qu'il fait jour déjà. On s'habille et se
coiffe dans la pénombre. Rangements divers. Dehors il tombe une
pluie froide. L'air frais du matin nous réveille tout à fait. Le
quartier semble calme. Devant une boulangerie une longue file de
gens fait la queue; ça nous donne faim. L'auto WH est toujours là.
Quelques curieux viennent inspecter l'intérieur et regardent s'il
n'y a plus rien à prendre. Le pillage semble passé dans les moeurs,
décidément.
La place du Parvis
est déserte. Sur le porche de la Cathédrale nous remarquons de
multiples traces de balles. Une odeur de gaz nous arrive aux
narines. Devant l'Hôtel-Dieu les secouristes et leurs brancards
attendent une nouvelle alerte. Nous pénétrons à la PP, frigorifiées. |
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Lundi 21 août
7h00 : Mitraillade et coups de
feu dès notre retour. Comme nous gelons un peu, nous montons vite
avaler un café à la crèche auberge. Une fois lavée et restaurée,
chacune vaque aux occupations les plus diverses.
11h00 : Gasnier, Péchard et
Laurent partent faire la queue à la "roulante" pour obtenir notre
tambouille. Attente sous la pluie, pas très longue il faut bien le
dire car les gars nous font passer en priorité. Les mots à la mode
défilent; on entend parler que de piquer, colmater, se faire
pouiller etc. Nous repartons en direction du 4ème étage, lourdement
chargées.
12h30 : Repas sympathique mais
abrutissant au possible. On ne s'entend pas faire du chahut. Laurent
se bat avec le broc de vin presque plein. Ce n'est pas très facile
car les timbales se remplissent plus vite qu'on ne le voudrait, d'où
débordements fréquents de gros rouge qui tache.
13h00 : La canonnade ne cesse
pas. Pluie intense. Nous pensons que ce mauvais temps retarde encore
l'arrivée des Français et des Alliés. Devrons-nous attendre jusqu'à
jeudi ou vendredi comme l'affirmait le médecin-chef ce matin ? Nous
désirerions bien avoir des nouvelles de l'extérieur. Notre horizon
est très borné ici à divers points de vue ! C'est pour cela que
chacun se précipite sur le téléphone. Finalement nous ne savons pas
grand-chose de plus et les bobards continuent à courir dans la PP. |

14h00 : Grande nouvelle. On
nous apporte quelques exemplaires de la presse libre. Ces feuilles
"parlant français" nous font un certain plaisir. C'est un peu de
l'air extérieur qui arrive avec ces journaux fraîchement sortis des
presses, hier clandestines. Repos pour plusieurs d'entre nous. Gasnier et Laurent, couchées côte à côte, découvrent qu'elles
étaient dans le même patelin savoyard en août 1939, les dernières
vacances avant la déclaration de guerre. Elles parlent montagne, ça
aussi leur fait plaisir. Nous avons besoin de petites joies en ce
moment pour tenir le coup, ici. |
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16h00 : Pendant ce temps la
bagarre continue. Au hasard d'un couloir Laurent découvre un FFI
portant un ceinturon scout et en plus une ceinture "Gott mitt uns"
(*). Ils parlent scoutisme et de leurs occupations réciproques
actuelles. Le gars dit qu'il est tireur sur les toits et qu'il n'a
pas souvent de café. Il invite Laurent à aller voir son P.C. Haute
voltige ! Le petit gars a des copains très sympathiques là-haut.
Laurent et les FFI mettent au point un système de signalisation
rapide, genre sémaphore. Laurent se met en chasse pour trouver une
fenêtre d'où elle pourra communiquer à distance avec eux. Petits
essais. A défaut de café, Laurent leur apporte biscuits et sucre.
Les gars lui font les honneurs de leur gîte. Vue splendide sur Paris
et la Seine. Visite mouvementée à cause des pruneaux qui pleuvent à
côté d'eux. Laurent quitte le toit mais avec le désir d'y revenir
quand on se bagarrera moins. Courte échelle pour sortir de la
tabatière d'accès.
(*)
"Dieu avec nous", devise que porte la boucle des ceinturons de
l'armée allemande
17h30 : Dans la cour du 9 (*)
on tue trois cochons gros et gras; des gars les étripent savamment.
Lavage à grande eau avec les lances d'arrosage du garage. On aura
tout vu, décidément. D'où sortent ces animaux ? Mystère. Peut-être
les élevait-on dans les abris, en prévision du grand jour.
(*)
La cour donnant sur le numéro 9 boulevard du Palais |
18h00 : Queue
assez courte sous la pluie pour obtenir la pitance de l'équipe. Une
fumée noire obscurcit le ciel. Quelque chose encore brûle sans doute
place Saint-Michel à côté du camion WH qui a sauté tout à l'heure.
Grosse pétarade. Nous apercevons Mauser, en position de tir,
derrière une corniche. Il nous fait signe. "Encore une coche à mon
fusil !". Combien d'Allemands a-t-il tué ? Huit ? Dix ? Nous ne
savons plus. C'est un brillant tireur. Chaque fois qu'il tire, on
entend son fusil dominer tous les autres. Mauser ne se sépare pour
ainsi dire pas de son arme. En plus il a un revolver et ressemble
parfois à un charmeur de serpents avec ces bandes vertes pleines ou
vides de cartouches sur son torse nu.
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19h30 : On fait réchauffer la
tambouille sur le réchaud électrique et sur une lampe à alcool. Le
gaz reste inutilisable : fuites dans le secteur. Mlle Carlier-Besnar
nous apprend que la femme de l'ex-préfet s'est fracturée la rotule.
Mauser (et son fusil) dîne avec nous mais debout, ayant l'oeil et le
bon pour surveiller la place Saint-Michel. En plus de l'équipe du
haut, une ou deux assistantes sociales du poste de secours dînent à
notre table. On se serre. On répartit le matériel plutôt maigre : au
choix fourchette ou cuillère ou couteau ou petite cuillère. C'est
très drôle. Pour couper la viande ou les tomates il faut attendre
que sa voisine ait fini. Pittoresque décidément. De tous côtés on
nous apporte du vin. Laurent, comme toujours, préfère l'eau du
robinet. Il en faut pour tous les goûts.
Mauser se met en position de tir tout
à coup. Nous lui demandons de nous prévenir quand la balle partira.
Dîner mouvementé : quatre ou cinq fois nous allons dans le couloir
car Mauser tire toujours et semble repéré. Les balles crépitent dans
le réfectoire. Pauvre salle du « Goûter des mères », elle en voit de
dures ! Nos oreilles tintent. Certaines d'entre nous ont peur
visiblement et gagnent le couloir en faisant tomber les chaises
derrière elles et les suivantes, pressées aussi de s'abriter dans ce
couloir, risquent de s'empêtrer dans ces obstacles. Quel dîner en
musique, mes amis ! |
Laurent et Morel voudraient pouvoir
déguster et digérer en paix les tomates dont notre table est si
abondamment pourvue. Pas moyen ! Mauser tire toujours. Les tomates
font l'aller et retour dans la gorge de Lucas.
Mauser s'arrête enfin et fait la
quatorzième coche sur la crosse de son fusil. Nous reprenons nos
places à l'exception de l'une d'entre nous, moins habituée à la
canonnade, qui préfère retourner à l'abri où elle prend ses repas
d'habitude.
Un toubib du poste de secours vient
nous rendre visite; il prononce quelques paroles lentement en
s'écoutant parler. Mauser lui crie de son ton gouailleur de gavroche
parisien : "Toubib de mon coeur, viens vider un godet !". Fou rire
de l'assemblée. Le toubib a du mal à se mettre à l'unisson.
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