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@  Libération de Paris

Guet-apens porte Maillot

Ce mercredi 16 août 1944 vers 11h00 le temps est couvert. Un orage ne devrait pas tarder à éclater. Trois groupes de F.F.I ont rendez-vous, près de la porte Maillot, avec le capitaine "Jack" ou "Jacques" de l'Intelligence Service. Ils sont entrés en contact avec lui grâce à Wigen Nercessian, agent du réseau Marco Polo, et doivent récupérer un important stock d'armes. L'insurrection a un besoin impératif d'armes. Le groupe des Jeunes chrétiens combattants stationne rue Troyon; les F.F.I-F.T.P de Chelles sont rue Saint Ferdinand, les Jeunes de l'Organisation civile et militaire attendent avenue de la Grande Armée. Des F.F.I du groupe Sicard de Draveil sont en route de leur côté; ils ont été contactés par un certain Boulfroy. Ils ont rendez-vous 14 rue Leroux.

Le capitaine "Jack" arrive enfin. Il donne l'ordre aux jeunes gens de monter dans les camions, de rabattre les bâches et de se tenir tranquille pendant le voyage qui sera court. Un camion est en surnombre, le capitaine "Jack" donne l'ordre à Quarteron, le chauffeur, d'aller le garer plus loin. Quarteron, ne "sentant" pas bien la situation ne reviendra pas.

Le groupe des Jeunes chrétiens combattants démarre. Quelques centaines de mètres plus loin, à peine, et c'est un arrêt boulevard de Salonique. Un cordon de soldats allemands barre la chaussée. Tout le monde descend sous la menace des mitraillettes. Fouille générale. Rembarquement. Direction la rue des Saussaies, siège de la SIPO-SD (Gestapo et Kripo, principales directions de police allemande). Dans la cour, mains en l'air, les jeunes gens sont interrogés à tour de rôle pendant toute l'après midi. On se contente de prendre leur identité. Aucune question n'est posée sur l'opération du jour. Guy Hemery est particulièrement malmené pour sa part.

En fin d'après midi, Michelle Boursier alias "Diane", responsable féminine nationale des Jeunes chrétiens combattants, Allary, ancien combattant de 14/18, et Bartaire qui a prétendu être monté en stop dans l'un des camions, sont libérés sans autre forme de procès.

 

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Le groupe des F.F.I-F.T.P de Chelles, à bord de ses deux camions et d'une ambulance,  est conduit pour sa part dans un garage du passage Doisy entre la rue d'Armaillé et l'avenue des Ternes. La porte du garage se referme sur les véhicules. Les hommes sont accueillis par des soldats allemands et des auxiliaires du commando de Friedrich Berger de la Gestapo de la rue de la Pompe. Ils sont conduits, par un couloir percé dans un mur mitoyen, à l'hôtel de Chevreuse où ils sont enfermés dans les caves. Vers 13h00, miraculeusement, un employé de l'organisation Todt explique aux prisonniers qu'il veut bien les aider à fuir, leur remet un plan des lieux et laisse la porte entrouverte en partant. A chaque tentative, les hommes sont obligés de rebrousser chemin, des voix allemandes se font entendre au bout du couloir. Profitant d'un interrogatoire en groupe, Jean Favé alias "Paris", co-responsable avec le Henri Blanchet du groupe de Chelles, parvient à s'enfuir. Les prisonniers remontent dans leur camion et sont conduits rue des Saussaies. Henri Blanchet est emmené par des hommes de Berger 180, rue de la Pompe.  En présence du docteur Fernand Rousseau, médecin attaché au service de cette officine de la Gestapo, Friedrich Berger l'abat de plusieurs balles de revolver. Dans la nuit le cadavre sera déposé à la Cascade du Bois de Boulogne.

Le camion des F.F.I du groupe Sicard de Draveil arrive à 15h00 dans la rue Leroux et s'arrête devant le numéro 14, un immeuble de la Kriegsmarine ... Comprenant le piège, un résistant abat l'agent de la Gestapo Boulfroy, alias "Gustave", qui était installé à côté du chauffeur et le guidait. Le camion est aussitôt pris sous le feu croisé des soldats allemands occupants les immeubles adjacents. Les F.F.I se défendent furieusement et parviennent à tuer quatre de leurs assaillants, dont Louis Gianoni, dit "Petit Louis", patron de boîte de nuit et auxiliaire de F. Berger, et a en blesser un grand nombre. Deux résistants sont tués dans le camion. Les survivants sont conduits dans la cour du 14. Un gendarme blessé au genou chancelle, il est abattu au pied d'un arbre à droite en entrant. Le deuxième gendarme est tué devant la porte du pavillon à droite. Les trois derniers hommes sont fusillés devant les grandes portes des écuries (le 14 rue Leroux est un ancien hôtel particulier).

Dans la soirée un bruit de mitrailleuse et d'explosions de grenades retentit près de la Cascade du Bois de Boulogne. Le secteur est interdit et gardé par des soldats; personne ne peut approcher. Le sort de ces encombrants prisonniers a été confié à Friedrich Berger qui a décidé de les fusiller avant de quitter Paris pour l'Allemagne.

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Le lendemain matin, vers 6h00, quelques hommes se rendent sur place dont Octave Michel, ingénieur de la Cascade :

"Les hommes ont été descendus de force des camions, les rangs successifs sont tombés sur les cadavres des rangs les précédant, les dernières victimes ont été fusillés debout. L'un des fusillés des premiers rangs s'est traîné sur quelques mètres. Trois grenades ont été jetées sur le tas de victimes en guise de coup de grâce. Certains des cadavres étaient encore chauds, ce qui indique la longue agonie de certains. Aucun papier d'identité"

Ces observations seront confirmées par le docteur Paul, médecin légiste appelé sur place.

Les cadavres sont transférés dans le garage Biguet, 65 rue Chardon Lagache dans le 16ème transformé en chapelle ardente où se trouvent déjà les corps des résistants tués rue Leroux. Les Allemands les avaient chargés sur un camion qu'ils avaient abandonné 41, avenue Foch. Prévenu par un concierge, le commissaire de police de la porte Dauphine les avait récupérés.

L'abbé Borme donne une absoute générale le 18 août en présence du maire du 16ème arrondissement, de personnalités de la Croix-Rouge et de quelques familles déjà prévenues. Les corps non réclamés seront inhumés le 19 août dans l'après midi.

depuis 1945 le souvenir de cette tragédie est pieusement entretenu chaque 16 août

 

un imposant monument a été érigé près de la Cascade

il porte le noms des victimes massacrées ici

 

et rue Leroux on trouve cette plaque

 

Liste des victimes

 

1) hommes retrouvés massacrés à la Cascade du Bois de Boulogne :

-Groupe des Jeunes Chrétiens Combattants (J.C.C) :

 

François Belanger dit Bizet, 21 ans, étudiant, responsable militaire des JCC

 

Claude Bouvelle Robert Chalard, 29 ans, réseau Mithridate
Jean Desfarges

 

Jean-Pierre Dudraisil, 21 ans, étudiant John Gay, étudiant
Michel-Henri Huchard, dit Micky,21 ans, étudiant

 

 

 

Jacques Restignat, 18 ans, étudiant Pierre Rouillon, 20 ans, étudiant
Pierre Sarrabeyrousse, 18 ans Maurice Thibairencq, 19 ans, étudiant

 

 

 

 
-Groupe de l'Organisation Civile et Militaire (O.C.M) :

 

Jacques Bernard, 24 ans Roger Bernard, 20 ans (son frère) Guy Hémery, 21 ans, étudiant, responsable régional de l'OCM

 

-Groupe des FFI-FTP de Chelles :

 

Pierre Bezet, 18 ans Charles Birette, 49 ans, du Corps franc Vengeance

 

 

 

Paul Buchaillot, 49 ans
Raymond Counil, 21 ans Jacques Delporte, 17 ans

 

 

 

Marcel Douret, 31 ans, gardien de la paix
René Faugeras, 30 ans, infirmier Bernard Gante, 36 ans, gardien de la paix Maurice Guilbert, 28 ans, boulanger

 

 

 

Franck Hémon, 23 ans Georges Lorioz, 26 ans Robert Magisson, 19 ans

 

 

 

Arthur de Smet, 20 ans Jacques Schlosser, 22 ans, ouvrier métallurgiste Georges Trapletti

 

 

 

Louis Vannini, 53 ans, chauffeur de camion Roland Verdeaux, 19 ans (son frère cadet sera fusillé quelques jours plus tard à Chelles)

 

 

Gabriel Verdier, 42 ans, conducteur d'ambulance
Jean Véron, 24 ans Pierre Weczerka, 24 ans, instituteur  
     
2) hommes assassinés rue Leroux (Groupe de Draveil) :

 

Emile Fruchard, 37 ans, gendarme

 

Lucien Malaviole, 29 ans, gendarme

 

 

 

Léon Sorbier
Pierre Guilbert

 

Michel Plantain Maurice Marion
Jean-Baptiste Isoard

 

   
3) assassiné rue de la Pompe :

 

   
Henri Blanchet, 28 ans, médecin    

 

Les autres protagonistes de cette affaire

 

Sous le pseudonyme de capitaine "Jack" ou "Jacques" se cachait en fait Guy Glèbe d'Eu, comte de Marcheret, alias Guy de Montreuil ou encore Gérard Beaucourt, Jean Decan, né le 24 juillet 1914 d'un père français et d'une mère russe. Entré par relations au Service de renseignements allemands (S.R.A) dès sa libération d'un camp de prisonniers après la campagne de juin 1940, et parlant couramment le français, l'anglais, l'italien et l'allemand, il se révèle vite expert en provocation : il recrute des agents qui croient travailler pour la cause alliée. Chef de groupe de la Gestapo de la rue des Saussaies puis de la rue Mallet Stevens il parviendra ainsi à faire arrêter une bonne centaine de personnes.

A la demande du policier du SD Alfred Wenzel et sous le contrôle de Walter Kley, Guy Glèbe d'Eu a été chargé de tendre le piège du 16 août. Il sera aidé par Karl Rehbein, alias "Porel", qui, de son côté, se fait passer pour un juif autrichien ex-membre des Brigades internationales pendant la guerre d'Espagne. Les deux hommes ont convaincu l'agent Wigen Nercessian qu'ils disposaient d'un important stock d'armes et c'est en toute bonne foi que Nercessian a contacté les F.F.I et leur a fixé rendez-vous porte Maillot.

Le capitaine "Jack" sera arrêté au Danemark par les Services américains et remis aux Français le 25 octobre 1945. Condamné à mort par la cour de justice de Paris le 2 avril 1949, il est fusillé au fort de Montrouge le 20 avril à 8h30.

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Les  trois agents allemands à l'origine de ce piège tendu aux résistants parisiens ont été traduits en justice. Alfred Wenzel a été condamné à cinq ans de travaux forcés, Walter Kley a été acquitté, Karl Rehbein, alias "Porel" a bénéficié d'un non-lieu. Leur système de défense fut simple : "nous étions des soldats allemands, nous faisions du renseignement, la suite donnée n'était pas de notre ressort".

Les membres de l'équipe de gestapistes de Berger ont été mis à contribution dans cette affaire par manque de personnel au SIPO-SD de  la rue des Saussaies. En effet l'ordre d'évacuer Paris a été donné aux membres des Services de police dès le 14 août. Les résistants tombés dans le piège ont été livrés à une équipe de tueurs.

Friedrich Berger, 33 ans en 1944, est entré sur ordre dans la Légion étrangère en 1933. Il a travaillé ensuite pour l'Abwehr en Belgique puis en France. Arrêté le 11 avril 1941 pour espionnage il est condamné à mort le 26 août et remis aux autorités allemandes en mai 1942. Il est affecté alors à Paris sous les ordres du capitaine Alfred Wenzel puis prend la tête de l'antenne de la Gestapo de la rue de la Pompe forte d'une quarantaine de membres de toutes nationalités. Son équipe aurait à son actif l'arrestation de deux cents membres de la résistance. Friedrich Berger sera arrêté le 7 mai 1947 à Milan par l'Intelligence Service mais s'évadera en 1947. Condamné à mort par contumace le 22 décembre 1952, il est décédé de maladie à son domicile le 10 février 1960 à Munich.

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Wigen Nercessian, alias "Alexandre" est né le 8 mars 1909 à Bakou; ingénieur chimiste il est arrivé en France après la Grande Guerre et s'est installé à Meudon où il a ouvert une fabrique de meules. En 1942 il entre comme agent dans le réseau Marco Polo. Début 1944 le réseau est décapité mais il continue ses activités, faisant passer des prisonniers russes en Espagne. Il fait la connaissance de "Porel", juif autrichien ancien capitaine des Brigades internationales par l'intermédiaire de l'épouse d'un officier français. "Porel", en fait Karl Rehbein du SD,  lui fait croire qu'il est un agent de l'Intelligence Service. Pour ses activités, Nercessian a besoin d'argent. "Porel" lui en donne au nom de l'I.S. Nercessian fréquente par ailleurs l'oeuvre catholique charitable La Conférence de Saint Vincent de Paul dans laquelle il rencontre Fernand Bellanger et Guy Hemery.

Ces deux résistants ne tardent pas à lui confier leurs problèmes d'approvisionnement en armes en vue de la prochaine insurrection. Wigen Nercessian en parle aussitôt à l'agent de l'I.S "Porel"... Le piège peut être mis en place par l'équipe du SD.

Nercessian, qui dans cette affaire a été victime de l'audace et de l'aplomb du capitaine "Jack" - Guy Glèbe d'Eu- et de "Porel" - Karl Rehbein-, n'avait pas grand chose à se reprocher sinon sa crédulité et sa naïveté. Mais dans cette période troublée et survoltée d'avant l'insurrection parisienne, le besoin d'armes pour équiper les combattants était plus fort que la prudence élémentaire. Il recevra la Croix de guerre pour faits de résistance.

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Michelle Boursier, Quarteron le chauffeur, Allary l'ancien combattant et Bartaire l'auto-stoppeur seront longuement interrogés dans les semaines qui suivent. Leur libération laisse peser quelques soupçons sur leurs responsabilités éventuelles dans ce traquenard. Ils seront mis hors de cause.

 

En revanche les enquêteurs ont de sérieux doutes sur l'incroyable facilité avec laquelle a pu s'évader Jean Favé, co-responsable du groupe de Chelles. Il sera emprisonné trois ans à Fresnes mais bénéficiera d'un non-lieu le 3 juillet 1948. Et la rumeur poussera le Comité Local de Libération (C.L.L) de Chelles à faire exhumer le cadavre du docteur Blanchet pour prouver qu'il n'était pas en fuite mais bien mort ... Ce Comité était présidé par madame veuve Blanchet.

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inauguration du monument de la Cascade

en présence de veuves et d'orphelins

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Témoignage de Daniel Deschâtres, ancien juge arbitre national d'athlétisme, 19 ans à l'époque :

"Membre des Equipes nationales en 1944, je suis chargé de réceptionner, à 11h00 du matin le 18 août 1944, les corps de quatre des nôtres dont Maurice Thibairenq et Pierre Rouillon. Ils ont été fusillés l'avant veille au Bois de Boulogne. Dans l'église Saint-Marcel, boulevard de l'Hôpital, les cercueils sont recouverts d'un drapeau tricolore. Avec mes cinq camarades, casqués et au garde à vous, nous assurerons un piquet d'honneur. Dehors il fait très chaud et de jeunes soldats allemands déambulent en short, fusil à la main et grenade à la ceinture. Toute la journée c'est un défilé de parents, d'amis, de résistants qui enfilent furtivement leur brassard FFI en entrant dans l'église. Un brave curé a répandu de la sciure sous les cercueils ... Ce sont des moments que l'on ne peut oublier."

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Le 22 août 1944 deux jeunes filles (un groupe de FFI à la recherche d'armes abandonnées, selon une autre version) découvrent une fosse commune au lieu-dit les Friches, dans le bois de Châtenay-Malabry (92). On en extrait les cadavres de Henry Golaudin, 24 ans, Henry-Jean Golaudin, son cousin, Pierre Jarrige, 20 ans, et Jacques Lauduique. Ils appartenaient au mouvement "Les Ardents". Les parents de Henry Golaudin, persuadés que les jeunes gens ont été victimes d'une trahison, déposeront plainte après la libération. L'enquête démontrera qu'ils ont été arrêtés le 16 août près de la Porte de Vanves alors qu'ils revenaient d'une mission de liaison auprès du lieutenant FFI Camille Barrelet à Malakoff. Ils étaient à la recherche d'armes pour l'insurrection. Conduits rue des Saussaies pour y être interrogés, ils ont exécutés vers 22h00 et enterrés sommairement à Châtenay-Malabry. La mère de Henry Golaudin sera confrontée en mars 1946 à un suspect, le nommé Jean Mamy, alias Paul Riche, qui s'est illustré pendant la guerre pour ses écrits dans la presse collaborationniste et ses activités au service de la Gestapo. Il avouera s'être introduit dans un groupe de résistants et avoir signalé le rendez-vous de Malakoff (il sera exécuté en mars 1949 à Arcueil). Selon lui les responsables de cette exécution se sont enfuis de Paris dans la nuit du 17 au 18 août 1944. S'agit-il, là aussi de l'équipe de Friedrich Berger ?

 

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